Lettre ouverte à Antoine Herth, député - 19 décembre 2005


vendredi 3 mars 2006

Le 19 décembre 2005, un débat était organisé à l’Assemblée Nationale sous le titre "Agriculture et développement durable : quelle place pour la recherche et l’innovation ?". Parmi les partenaires et intervenants de l’opération, hormis l’Union Française des Consommateurs, point de représentant de la société civile. En réaction, des organisations membres du Radis et d’autres non membres ont adressé ce courrier à Antoine Herth, député organisateur.

Paris, le 19 décembre 2005

Monsieur Antoine Herth Député Assemblée Nationale

Monsieur le Député,

Par la présente, nous accusons réception de l’invitation au colloque que vous organisez à l’Assemblée nationale ce lundi 19 décembre, sur le thème « Agriculture et développement durable : quelle place pour la recherche et l’innovation ? ». Plusieurs représentant-e-s de nos associations y participeront. Nous souhaitons toutefois vous faire part de nos préoccupations quant à l’organisation de cet événement.

Depuis 1987, il est communément admis que le développement durable est un mode de développement qui répond aux besoins des générations présentes, à commencer par ceux des plus démunis, sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. Conformément à ces principes généraux, l’agriculture durable, en particulier, a donc pour mission de produire l’alimentation de la population actuelle en préservant ses conditions de vie, sa santé et les ressources naturelles, ainsi que des emplois et un revenu équitable aux agriculteurs. A nos yeux, un modèle d’agriculture véritablement durable doit donc conjuguer l’efficacité économique, l’équité sociale, la protection de l’environnement, le respect de la diversité culturelle en répondant aux attentes collectives*.

Or il ne nous semble pas que les partenaires de votre événement, qui en sont également les principaux intervenant-e-s, soient garants d’un tel modèle : ni Monsanto, qui cherche à imposer par tous les moyens** la mise en culture d’organismes génétiquement modifiés sur le territoire français, contre l’avis de 76% des Français, ni Bayer, BASF, ou l’Unifa, dont les produits « de santé des plantes » (également connus sous le terme pesticides) contribuent à polluer 75% des eaux superficielles et 57% des eaux souterraines en France***. Le Groupe Casino, quant à lui, est un des acteurs majeurs de la grande distribution. Or les pratiques de celle-ci vis-à-vis de ses fournisseurs sont pour beaucoup dans la baisse continue des revenus des agriculteurs.

A l’heure où de nombreuses études mettent en évidence le risque statistiquement accru pour des personnes exposées à un produit toxique de développer une maladie par rapport à une population témoin non exposée, et alors que la France est le premier consommateur européen et le deuxième consommateur mondial de pesticides****, il est nécessaire de s’interroger sur les conséquences de la course à la productivité dans laquelle notre agriculture est engagée : concentration des exploitations et disparition des petits agriculteurs, dégradation des conditions d’existence en milieu rural, prédation sur les ressources naturelles et impact sur le changement climatique, concurrence déloyale sur le marché mondial et déstabilisation d’agricultures vivrières du Sud, risques de pandémies...

Face à ces constats, nos organisations de paysans, de consommateurs, d’écologistes et de solidarité internationale sont impliquées dans la promotion et la mise en œuvre d’un tout autre modèle, qui pour nous représente vraiment une agriculture durable. Ainsi l’« innovation », en agriculture, ne doit pas être entendue comme entraînant inévitablement un recours accru (ou même « raisonné ») aux produits chimiques et aux manipulations génétiques. Aujourd’hui bon nombre des systèmes de production performants dans les différents types d’agriculture durable sont ceux qui font appel aux savoir-faire paysans, bien placés pour connaître la complexité et la globalité de l’environnement. Associés à l’évolution des connaissances scientifiques et à la concertation avec les citoyens, ils permettent de proposer et d’accompagner des changements opportuns. La recherche sur l’agriculture et l’alimentation, en France, doit être réorientée afin de réellement bénéficier à de tels systèmes de production.

C’est pourquoi nous regrettons que, dans le contexte des débats au Parlement sur le projet de Loi d’Orientation Agricole, vous n’ayez pas saisi l’occasion d’organiser un débat équilibré et contradictoire afin :

-  D’analyser les conséquences négatives de la mise en application de la réforme de la Politique Agricole Commune de 2003 pour les pionniers d’une agriculture vraiment durable. Quoi qu’en disent les discours officiels, la France, bénéficiaire du quart du budget européen de la PAC n’est pas étrangère à l’injustice fondamentale de cette réforme.

-  De s’interroger sur la pertinence de l’évolution accélérée, inscrite dans le projet de Loi d’orientation agricole, vers une agriculture ultra-productiviste, très éloignée des attentes de la société.

-  Et, à l’inverse, de valoriser toutes les initiatives citoyennes réellement « innovantes », qui contribuent à orienter l’agriculture française vers un tout autre modèle réellement conforme aux objectifs du développement durable.

En somme, un début de réponse à la question posée en titre de votre colloque, « quelle place pour la recherche et l’innovation ? » : toute la place, dans la mesure où cette recherche et cette innovation ne sont pas conduites pour défendre des intérêts économiques étroits et de court terme et qu’elles s’appuient sur les savoirs et les besoins des acteurs concernés.

Nous restons à votre disposition pour en discuter plus avant lors d’un prochain débat public équilibré, ou à défaut lors d’un entretien que vous voudrez bien nous accorder.

Veuillez agréer, Monsieur le Député, l’expression de notre considération,

Notes :

* Pour plus de précisions sur notre vision de l’agriculture durable, nous vous renvoyons à la lecture du « socle commun » développé par le pôle INPACT, ci-joint

** Y compris la tentative de réduction au silence d’un des principaux syndicats agricoles français, la Confédération Paysanne, dont la multinationale a récemment fait saisir le compte bancaire

*** Institut Français de l’Environnement (IFEN), « Les pesticides dans les eaux » - Sixième bilan annuel - Données 2002 (Juillet 2004).

**** L’INRA et le CEMAGREF ont présenté lors d’une conférence le 15 décembre leur rapport « Réduire l’utilisation des pesticides et en limiter les impacts environnementaux »où son analysées les limites des systèmes de production intensifs et spécialisés, ainsi que les alternatives possibles

Les organisations signataires

Agronomes et Vétérinaires sans Frontières

Association Léo Lagrange pour la Défense des Consommateurs (ALLDC)

ACAP (Action Citoyenne pour les Alternatives aux Pesticides)

Action Consommation

Action Information Ecologie

Adéquations

A l’Ecoute de la Nature

Amis de la Terre

Chrétiens en Monde Rural (CMR)

Collectif Saône Doubs Vivant

Comité Français pour la Solidarité Internationale (CFSI)

Confédération Paysanne

4D - Dossiers et Débats pour le Développement Durable

Fédération Artisans du Monde

Fédération Nationale de l’Agriculture Biologique (FNAB)

Fondation Sciences Citoyennes (FSC)

Foi et Justice France

Greenpeace

Groupement International d’Etudes Transdisciplinaires (GIET)

INPACT (Initiative pour une Agriculture Citoyenne et Territoriale

MARS (Mouvement Agricole Rural et Solidaire)

Max Havelaar France

Mouvement pour les droits et le respect des générations futures (MDRGF)

Mouvement de Lutte pour l’Environnement (MNLE)

Réseau Action Climat France (RAC-F)

Réseau Agriculture Durable (RAD)

Documents liés
  Socle commun sur l’agriculture durable, développé par le pôle INPACT
Word - 59 ko
 

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